Compte rendu de la conférence de Culture générale du 21 janvier 2019

Compte rendu de la conférence de Culture générale du 21 janvier 2019

Conférence au lycée Condorcet

« SEULS AVEC TOUS » – « CORPS NATUREL, CORPS ARTIFICIEL »

  Conférence organisée dans le cadre de l’étude des thèmes au programme de l’épreuve de « Culture Générale et Expression » en deuxième année de B.T.S.

Lors de cette matinée 6 intervenants d’horizons divers ont pris la parole afin de nous faire part de leurs expériences et de leurs connaissances en relation avec le thème évoqué.

Cette conférence s’est déroulée en deux grandes parties, chacune consacrée à l’un des thèmes.

Première intervention :

  • Mme M. Griton, Médecin Anesthésiste au C.H.U. de Bordeaux, « L’homme-machine : de la réanimation au transhumanisme ».

L’homme-machine : de la réanimation au transhumanisme

Lien vers la présentation power point

Introduction

Le thème « corps naturel, corps artificiel » évoque des questions dans des domaines trèsvariés : l’image de soi, l’artificiel via les vêtements ou via des prothèses et autres appareil pouvant palier des déficits corporels ou des dysfonctionnements d’organes.

Le corps humain est chargé de sens et de symbolique : il nous permet d’affirmer notre existence face aux autres, nos valeurs et notre singularité. Au cours de notre ère moderne, il est normalisé, disséqué, analysé scientifiquement afin que son fonctionnement soit compris au mieux, et ainsi de repousser les maladies et le vieillissement. David Le Breton, un anthropologue dont nous reparlerons plus tard, le résume par cette phrase : l’évolution historique et scientifique distingue de plus en plus «l’homme de son corps, en faisant de ce dernier une réalité à part, et de surcroît dépréciée, purement accessoire ».

Etant moi-même médecin anesthésiste- réanimateur, ce thème m’a d’abord évoqué la prédominance des machines dans nos soins, et la question de la place de la personne dans cette prise en charge si technique.

Un clivage corps machine : représentation d’une mécanique des organes

Pour reprendre l’évolution historique et comprendre cette dissociation de plus en plus pregnante du corps et de « l’esprit », nous allons revenir sur les grandes étapes historiques.

L’expression « Le corps machine » vient de la théorie de Descartes au XVIIe siècle qui la développe dans « Le discours de la méthode ». Sa théorie s’applique aux animaux, avec la notion d’ « animal-machine ». Descartes ne reconnait ni âme ni sentiment aux animaux qui sont assimilés à des machines. Il met à part l’homme, pour lequel la machine du corps est modulée par l’âme.

Cette idée, très en vogue au XVIIe siècle, est également illustrée par la création d’animaux automates et les automates anthropomorphes. Des scientifiques comme Descartes ou Vaucanson pensent que, avec les progrès scientifiques, nous ne pourrons plus faire la différence entre une machine et un animal

Dans la même lignée, au XXIe siècle, se trouve l’intelligence artificielle qui crée des logiciels capables de s’améliorer par l’apprentissage et d’avoir des émotions comme pourrait l’avoir un cerveau humain. Un des fervents défenseurs du transhumanisme, Raymond Kurzweil, soutient la thèse d’une compréhension bientôt totale du fonctionnement du cerveau et la possibilité de le mettre sur disque dur.

Un des principaux opposants français à cette théorie est le sociologue et anthropologue David le Breton. Il dénonce avec constance la médecine qui a déshumanisé le corps humain en le réduisant à une série de phénomènes scientifiquement descriptibles et de formules scientifiques dans l’objectif de repousser les limites du vieillissement et de la maladie.  « Dans la recherche de son efficacité propre, la médecine a construit une représentation du corps malade qui écarte la singularité de l’homme souffrant».  La maladie est vue par le corps médical comme évaluable statistiquement avec des séries de facteurs de risque, des recherches de causalités et de traitements qui sont efficaces pour des groupes de patients. Il est en effet difficile d’évaluer de façon rationnelle les réactions individuelles de chacun des patients, et cette part est laissée au jugement du médecin ou, de plus en plus, des médecines alternatives (ostéopathes, psychologues,…).

En tant que médecin réanimateur, je peux toutefois modérer cette vision. Les connaissances scientifiques qui nous permettent de comprendre les modifications du corps humain dans la maladie n’excluent pas une analyse de la réponse de chacun à cette maladie et l’adaptation des traitements selon les situations. Les progrès médicaux indéniables liés à une meilleure compréhension du corps ont permis le traitement de maladie par des machines ou par le remplacement d’un organe par un autre organe via la transplantation. On peut alors parler de corps artificiel, et en voir les avantages et limites.

L’assujettissement d’un organe à une machine et transplantations : impact sur l’image corporelle

La théorie mécanistique a permis de grandes avancées scientifiques dans la compréhension du corps et de maladies. La fonction de nombreux organes peut être aujourd’hui remplacée par des machines : le cœur ou plus précisément son signal électrique par un pacemaker ou un défibrillateur implantable, le rein par une dialyse, le poumon par un ventilateur, etc. La transplantation qui permet de remplacer un organe en bout de vie par l’organe fonctionnel d’un donneur a permis une nette progression de l’espérance de vie chez de nombreux patients.

Mais les répercussions de tels transferts ne sont pas négligeables, et certains patients l’acceptent mieux que d’autres comme nous allons le voir.

1.   Défibrillateur implantable

Un défibrillateur est un appareil capable de délivrer automatiquement un choc électrique en cas de troubles du rythme cardiaque pouvant entrainer un arrêt cardiaque. La forme implantable est un petit appareil de quelques centaines de grammes et d’environ 3-4 cm de diamètre, posé chirurgicalement au niveau du pectoral relié à des sondes aboutissant à l’intérieur du cœur. Cet appareil a été inventé en 1970 et son efficacité sur la mortalité a été définitivement démontrée en 1996.

Il est posé en cas de cardiopathie à l’origine d’arrêt cardiaque ou après un arrêt cardiaque récupéré d’origine rythmique. Il augmentant indéniablement la durée de vie, mais avec un fort impact sur la qualité de vie. En interrogeant les patients, on retrouve des craintes multiples et variées : 

–     Peur de recevoir un choc électrique inapproprié,  qui augmente lorsque cet évènement est déjà arrivé.

–     Déception d’être dépendant d’une technologie pour vivre, voire dépression (22 à 66% selon les études)

–     Limitation des activités quotidiennes

–     Haut niveau de stress (31 à 83% à 1 an)

–     Matériel ressenti comme encombrant (environ 6-8 cm de diamètre, 8 à 15mm d’épaisseur) et désagréments (douleur, limitation de la mobilité du bras, déformation pectorale vue depuis l’extérieur)

La plupart ont accepté le matériel 1 an après, soit par résignation (pas d’autre possibilité) soit par reconnaissance, mais 15% reportent une aggravation de la qualité de vie après l’implantation du défibrillateur.

2.   Dialyse

La dialyse, autre machine très connue et utile dans nos soins, est un système d’épuration rénale, ou “rein artificiel” qui est proposé aux patients dont le rein n’est plus fonctionnel. Pour remplacer le travail du rein, qui est d’épurer le sang des déchets appelés métabolites, il est nécessaire de réaliser des séances d’épuration artificielle de 2h environ 3 fois par semaine à l’hôpital, pendant lesquelles le patient est branché à la machine de dialyse.

Chez ces patients dialysés, le taux de dépression et d’anxiété est élevé (18 et 25% respectivement) et est corrélé à la dégradation de l’image de soi. Le taux de patients ayant une dépréciation modérée ou sévère de l’image de leur corps est de 35%, plus qu’après une transplantation rénale avec des troubles de l’image du corps également moins sévères. Les termes utilisés par les patients sont variables : « je suis inquiet des changements d’apparence », « je me compare souvent aux autres », « je préfère rester seul du fait de mon apparence ». L’érotisation du corps (sentiment de pouvoir plaire) et les rapports sexuels sont aussi particulièrement touchés.

3.   Ventilation artificielle

Des appareils mécaniques peuvent aider le poumon dans son travail qui est d’apporter de l’oxygène au corps humain pour son fonctionnement et de retirer le gaz carbonique produit par le corps. Ces appareils sont plus ou moins gros et plus ou moins efficaces et certaines formes plus simples et plus petites peuvent être utilisées dans la vie quotidienne au domicile des patients. Ils nécessitent une batterie pour fonctionner, et donc d’être branchés régulièrement pour être rechargés.

Certains patients les utilisent quelques heures par jours pour une aide, d’autres en sont complètement dépendants ne pouvant respirer sans l’aide du ventilateur que pendant quelques minutes.

La ventilation à domicile est toujours corrélée à des soins palliatifs, dans le sens où le patient ne guérira pas de sa maladie (sauf greffe pulmonaire) et où la ventilation est définitive. Mais cette ventilation diminue la fatigue et améliore le bien être chez ces patients chroniques et est vue comme une avancée positive malgré un inconfort et une anxiété lors de la mise en route. Marie-Claude Baillif, personne qui souffre de myopathie depuis son adolescence, exprime bien son vécu. Je vous invite à lire son blog : http://myopathe.ch/. Elle y décrit ses expériences, ses pensées en voyant des personnes appareillées (« Ah, non, ça jamais, plutôt mourir ! » en 1997) puis son acceptation difficile mais par la suite complète de son ventilateur (« Une petite batterie… et c’est la magie, ma vie se transforme !!! »). Des questions pratiques se posent : « L’électricité pour moi, c’est une question de vie ou de mort ». En effet, les batteries classiques de ventilateur fonctionnent pendant 2heures. La reconnaissance est totale aujourd’hui « si je peux encore écrire mes textes, voir mes amis, partir en balades et voyager, c’est uniquement grâce à mon respirateur !!! C’est vrai, je lui dois tout, absolument tout… ».

L’évaluation de la qualité de vie chez les patients ventilés au long cours est de première importance, et ce d’autant plus qu’elle  est corrélée à l’espérance de vie chez ces patients : plus un patient a un score de qualité de vie élevé, plus son espérance de vie est grande pour un même stade de maladie. L’exemple de Marie-Claude Baillif est une bonne illustration de cette étude : elle a aujourd’hui 60 ans, alors que son espérance de vie est de 25-30 ans avec sa myopathie.

4.   Transplantation

La transplantation d’organe est actuellement un traitement bien maitrisé, dont les complications médicales diminuent progressivement. Elle est banalisée par les appels au don d’organe. Elle permet une amélioration indéniable de la durée de vie, et le plus souvent une amélioration également de la qualité de vie. Mais la transplantation d’organe n’est pas neutre pour un patient. L’intégrité du corps a un symbolisme émotionnel (« On a grandi ensemble »). La notion de transplantation entraine aussi une modification des repères de l’espace et du temps, avec un rajeunissement de son intérieur, un organe neuf remplaçant un organe usé, ce qui entraine une reconsidération de l’image de son corps. La question également du transfert de corporéité du donneur à travers l’organe transplanté peut soulever des problèmes d’identité du receveur et d’acceptation psychologique du greffon. Elle peut se traduire par des remarques humoristiques ou sérieuses, signes d’une dyscorporéité : « Ça pouvait pas marcher… (Long silence). C’est pas un cœur d’Arabe… », « Je vais devenir amoureux comme un jeune homme ! (patient âgé face à une greffe cardiaque) », « Est-ce que le greffon va s’accorder avec la programmation de mon propre corps, de mes cellules ? ».

D’ailleurs, quand on interroge les patients, que ce soit dans les suites d’une greffe cardiaque ou d’une greffe hépatique, 15 à 20%  des patients n’acceptent pas la greffe psychologiquement et souffrent de stress chronique(. Ces troubles peuvent aboutir à des troubles psychiatriques prolongés, heureusement rares. Ce risque justifie toutefois une consultation psychiatrique dans tout bilan pré greffe pour récuser les patients susceptibles de mal tolérer psychiatriquement un greffon. 

5.   Réanimation

L’hospitalisation dans un service de réanimation est un évènement brutal, non prévu, permettant d’offrir une aide au fonctionnement des organes qui sont transitoirement incapables de remplir leur fonction. Par exemple, un patient ayant une détresse respiratoire en raison d’une infection pulmonaire grave ou d’une grippe sévère ne survivra pas s’il ne bénéficie pas de l’aide d’un ventilateur, appareil mécanique remplissant le rôle du poumon qui est d’apporter de l’oxygène au corps et d’éliminer le gaz carbonique. Un patient en réanimation présente le plus souvent plusieurs organes touchés : le cœur et/ou les vaisseaux, le poumon, le cerveau, le rein et/ou le foie.

On en revient donc aux problèmes évoqués avec le défibrillateur implantable, la dialyse ou le ventilateur mais démultipliés: dépendance à des machines pour survivre, modification de l’image corporelle, intrusion des machines et des tuyaux dans le corps nécessaires pour la guérison. Et sans le temps de réflexion et d’adaptabilité nécessaire  vu le degré d’urgence.

Au milieu de toute cette technique, avec des patients qui sont rendus somnolent voire en coma artificiel – à la fois pour leur confort et pour les besoins thérapeutiques- il est facile d’oublier la personne qui se cache derrière le corps. Le patient devient un objet, totalement dépendant à la fois des soignants et des machines. Le discours des soignants plaçant le patient en complément d’objet direct renforce ce sentiment de ne plus exister en tant qu’humain : « Je vais vous retourner », « Je vais vous aspirer », « Laisser vous faire ». Cet état peut être amélioré par un discours vers le patient qui se sent alors reconnu comme une personne. Bien que le patient ne puisse le plus souvent s’exprimer en raison des appareils, le tiers écoutant peut lui parler.  Mais cette recommandation qui parait simple à réaliser est limitée par la difficulté que nous avons tous, y compris les familles, à parler à quelqu’un qui ne peut répondre et ne semble pas comprendre.

  Le toucher est également très important pour rétablir l’image du corps chez ces patients, dont les sens sont fortement altérés : vision limitée, somnolence, absence d’alimentation orale donc de stimulation du goût, tuyaux dans le nez diminuant l’odorat.

Palier un déficit ou augmenter l’humain : les limites du transhumanisme ? 

Le transhumanisme est un mouvement qui promeut l’utilisation des découvertes scientifiques et techniques pour l’amélioration des performances humaines. Il fait référence à des éléments utilisés au quotidien comme le pacemaker ou le smartphone (prothèse mémorielle), mais va à l’extrême essayer de chercher l’immortalité, ou prôner l’abandon des corps humain au profit des robots.

1.   Rééducation – Reconstruction

a.   Modulation électrique de l’activité neurologique 

La modulation de l’activité cérébrale et médullaire a été débutée il y a de nombreuses années afin de palier certains déficits : Parkinson, épilepsie réfractaire, syndrome d’apnée du sommeil.

En 2018, a également été prouvée qu’une stimulation de l’activité électrique médullaire ciblée dans l’espace et dans le temps permet une reprise de la motricité volontaire chez des patients paraplégiques. Il s’agit en pratique d’un boitier de stimulation (de taille similaire à un pacemaker ou à un défibrillateur) qui doit être implanté sous la peau chirurgicalement et est relié à des électrodes positionnées directement dans la moelle épinière. Ce boitier est également relié à des électrodes cérébrales qui permettent d’enregistrer et d’envoyer l’ordre venant du cerveau. En temps normal, lorsque nous décidons de  lever la jambe pour amorcer la marche, des neurones sont activés au niveau du cerveau et un signal électrique se transmet le long de la moelle épinière jusqu’à un neurone activant le(s) muscle(s) concerné(s) par le mouvement souhaité. Chez les patients paraplégiques suite à un accident, la moelle épinière a été sectionnée et le signal électrique n’est plus transmis entrainant une paraplégie, c’est-à-dire une paralysie des 2 membres inférieurs. Cette étude réalisée à Lausanne, «  étude STIMO », est particulièrement innovante car une mobilité volontaire des muscles revient très rapidement (en 1 semaine) lors de la stimulation localisée de la moelle épinière au moment où le mouvement est souhaité par le patient (c’est-à-dire au moment où un signal est émis depuis le cerveau). Et ceci sans appareillage volumineux. Cette récupération neurologique a, de plus, été observée après plusieurs mois d’entrainement même en dehors de toute stimulation neurologique confirmant une récupération de la motricité volontaire plus définitive et non dépendante de la technologie(18,19). L’étude a été réalisée aujourd’hui sur 9 patients, mais si ces résultats se confirment sur un plus grand nombre, c’est un énorme espoir de guérir les patients paraplégiques.

Cette réussite est d’autant plus importante que l’autre solution qui paraissait envisageable auparavant était celle de l’exosquelette. Il s’agissait d’un « squelette externe » structure rigide capable de soutenir le corps humain. Cette structure commandée par une montre bluetooth permet à un paraplégique de marcher. Elle est aussi très étudiée dans le domaine des usines pour aider les travailleurs dans certaines tâches répétitives ou dans l’armée pour diminuer la fatigue des soldats. Avec l’utilisation de ces exosquelettes se pose la question de l’acceptation du patient : «ce n’est pas mon corps qui marche » mais une machine qui l’entraine.

b.   Palier un déficit : les prothèses

Les prothèses sont des dispositifs artificiels étudiés pour remplacer une partie du corps manquante ou déficiente. La plus simple est la prothèse visuelle, ou lunettes, qui a fait son apparition très tôt dans l’histoire : elle est largement décrite au moyen âge, avec l’usage de la pierre de lecture, mais existait probablement bien avant.

Parmi les prothèses, on peut décrire également les prothèses de membre. L’objectif est que les patients puissent réaliser les activités quotidiennes de façon indépendante : marcher, manger, s’habiller,… Mais une prothèse peut être beaucoup plus performante et permettent la pratique sportive à haut niveau comme nous allons le voir posant des questions éthiques.

c.   Prothèses à visée sportive

Avec l’amélioration des technologies, les prothèses à visée sportive sont de plus en plus importantes et un débat sur l’avantage procuré par une prothèse a commencé à apparaitre depuis une dizaine d’années. Ce débat a été incarné par des sportifs comme Oscar Pistorius, en 2008, lorsque ce dernier a commencé à concourir dans des courses non dédiées aux personnes handicapées. La fédération internationale d’athlétisme lui avait dans les suites interdit de concourir aux Jeux Olympiques de Pekin, décision annulée après un grand débat et de nouvelles expertises scientifiques.

Il faut souligner le changement d’image des prothèses qui s’est opéré ces dernières années par le biais de la sportive américaine Aimée Mullins. Cette jeune femme a été amputée des 2 jambes à l’âge de 1 an. Sportive  reconnue aux jeux para olympiques de 1996 à Atlanta, elle a défilé pour Alexander McQueen en 1999. Elle participe aussi à de nombreuses conférences sur le handicap, et pose la question de la définition de la beauté. « Pamela Anderson possède davantage de prothèses que moi, personne ne la considère handicapée ». Elle a elle-même été élue à 34 ans (2011) parmi les plus belles femmes du monde. Je vous invite à écouter sa conférence TED : https://www.ted.com/talks/aimee_mullins_prosthetic_aesthetics?language=fr#t-247612

2.   Transhumanisme : mais quels seront les limites ? 

Il existe toute sorte de tentatives de modifications du corps, l’objectif étant de vivre plus longtemps, en bonne santé, ou d’améliorer ses capacités physiques, intellectuelles ou émotionnelles : membres artificiels, exosquelettes, implants, prothèses neuronales, médicaments anti-âge, ou compléments alimentaires.

Le transhumanisme est marqué par les biohackers qui regroupe des personnes n’ayant pour la plupart aucune compétence médicale mais cherchant à modifier leur corps afin de l’améliorer. Les expériences sont très variées comme nous le montre l’exemple du Français Julien Deceroi qui s’est implanté un aimant dans le majeur. Il affirme que « cette prothèse fonctionne comme un nouveau sens, lui permettant de ressentir les champs magnétiques, leur amplitude ou leur modulation. » L’intervention la plus courante parmi les biohackers est l’implantation de puces.

Raymond Kurweil, ingénieur et grande figure du transhumanisme, que nous avons évoqué en début de topo, est convaincu que, grâce à la technologie, l’homme va devenir immortel. Des nanoprocesseurs de la taille d’une cellule humaine pourraient être implantées dans le corps et lutter contre les maladies.

Dans les projets extrêmes du transhumanisme, je peux également citer le projet de greffe de tête du neurochirurgien italien Sergio Canavero. Son projet, travaillé depuis 1982, et publié en 2013 serait de greffer un corps à une personne avec de bonnes capacités intellectuelles mais un corps défaillant. Greffe de corps ou greffe de tête ? Quelle sera l’identité de la personne ainsi opérée ?

Dernier projet illustrant le transhumanisme, le projet de l’entreprise russe Kriorus est aux extrêmes : cryoconserver des cerveaux et même des corps entier de personnes décédées en attendant les progrès de la science qui permettraient de les ressusciter.

Conclusion

Je vais finir sur une citation de Kevin Warwick, un neuroscientique connu pour avoir travaillé sur les interactions ordinateur-cerveau et surtout pour servir lui-même de cobaye à certaines expériences :

   « Ceux qui désireront rester humains et refuseront de s’améliorer auront un sérieux handicap. Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur » dit Kevin Warwick dans son livre « Moi, Cyborg », paru en 2002.

Deuxième intervention :

  • M. J.-P. Konsman, Chargé de Recherche au C.N.R.S., spécialiste du cerveau, « Les interfaces cerveau-prothèse : Comment le cerveau fait corps ».

Comment le cerveau fait corps ?

Lien vers la présentation power point

Le cerveau fait partie du corps et est considéré comme le ‘siège’ de l’esprit

Descartes ne fait que très peu de différences entre des machines faites par des artisans et celles ‘composées’ par la nature.

Car je ne reconnais aucune différence entre les machines que font les artisans et les divers corps que la nature seule compose, sinon que les effets des machines ne dépendent que de l’agencement de certains tuyaux ou ressorts, ou autres instruments, qui, devant avoir quelque proportion avec les mains de ceux qui les font, sont toujours si grands que leurs figures et mouvements se peuvent voir, au lieu que les tuyaux ou ressorts qui causent les effets des corps naturels sont ordinairement trop petits pour être aperçus de nos sens. (Descartes, Principes de la philosophie, 1664, IV, & 203)

Et quand il s’agit de l’Homme, Descartes traite tout d’abord « de la machine de son corps » en considérant que celui-ci « n’est autre chose qu’une statue ou machine de terre » et en proposant de décrire dans un premier temps ses « mouvements » sans considérer l’âme (Descartes, De l’Homme, 1664

Corps naturel comme corps propre et émotif

Nous avons vu comment Descartes ne faisait que peu de différences entre des corps artificiels telles des machines construites par l’homme et des corps naturels comme celui de l’homme. Je souhaite maintenant aborder la notion du corps naturel comme le corps qui nous est propre et familier, entre autres parce qu’il est le théâtre de l’expression des émotions en cohérence avec nos états mentaux. Par exemple, le fait de rougir en éprouvant la honte ou de pâlir en cas de peur nous paraissent des états naturels de notre corps en fonction de ces ressentis.

Je vous propose de nous intéressons un moment aux écrits de Maurice Merleau-Ponty, philosophe contemporain de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir. Pour lui : « […] je ne suis pas devant mon corps [tel un objet], je suis dans mon corps […] » (Merleau-Ponty, Phénoménologie de la Perception, p. 193). Et quand il s’agit des mouvements, Merleau-Ponty ne peut être plus clair : « Ce n’est jamais notre corps objectif que nous mouvons mais notre corps phénoménal […] » (Merleau-Ponty, Phénoménologie de la Perception, p. 142). Il n’est alors par surprenant de constater que pour Merleau-Ponty les émotions sont incarnées et impliques donc fortement le corps. Ainsi, il écrit que : « […] perçois le deuil ou la colère d’autrui dans sa conduite, sur son visage et sur ses mains […] » (Merleau-Ponty, Phénoménologie de la Perception, p. 427).

Une figure contemporaine qui a critiqué Descartes, jusqu’à parler de l’erreur de Descartes dans le titre d’un de ses livres, est Antonio Damasio. Pour Damasio, « […] on se représente généralement le corps et le cerveau comme des entités séparées, à la fois par leur structure et leur fonction » (Damasio, L’Erreur de Descartes, p. 282). Damasio propose au contraire que « […] les phénomènes mentaux dépendent d’interactions entre le corps et le cerveau chez les organismes actuels ». L’erreur de Descartes pour Damasio est qu’ « il a instauré une séparation catégorique entre le corps […] et l’esprit » et qu’ « il a suggéré que la raison et le jugement moral ainsi qu’un bouleversement émotionnel ou une souffrance provoquée par une douleur physique pouvait exister indépendamment du corps » (Damasio, L’Erreur de Descartes, p. 312).

Revenons désormais sur ces sens intérieurs dont parlaient à la fois Merleau-Ponty et Damasio. Selon le dictionnaire Larousse l’intéroception est le « domaine de la sensibilité concernant la perception par le système nerveux des modifications ou des signaux provenant des viscères par le système nerveux végétatif, et des muscles, tendons et articulations par le système nerveux central. » (https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/intéroception/43786). Pour fixer un peu plus les idées par rapport à ce terme techniques rapportons-nous à l’introduction d’un article récemment apparu dans la revue Santé Mentale au Québec.

Le concept d’intéroception désigne la perception des sensations corporelles (SC) et de l’état interne du corps (Cameron, 2001 ; Craig, 2002). L’intéroception se distingue de l’extéroception, qui réfère aux sensations provoquées par les stimuli en provenance du milieu extérieur.

Ainsi, l’idée, que nous nous faisons, du corps naturel en tant que propre et émotif dépend de ce sens intérieur appelé intéroception. Essayons de regarder d’un peu plus près quel rôle le cerveau joue dans l’intéroception et comment le cerveau peut faire du corps humain, un corps propre et émotif et ainsi nous le fait ressentir comme un corps naturel.

Corps artificiels ciblant le système nerveux et changeant le corps propre

Enfin, dans la dernière partie je souhaite aborder comment certains corps artificiels sont en train de changer le corps humain et possiblement le corps naturel en tant que corps vécu. J’aimerais parler de ces corps artificiels que sont les implants et plus particulièrement de ceux ciblant les systèmes nerveux. Certains parmi eux sont déjà largement utilisés comme les implants cochléaires permettant de palier la surdité. L’implant cochléaire transforme le son arrivé au niveau de l’oreille en stimulations du nerf auditif. D’autres techniques comme la stimulation cérébrale profonde sont moins répandues à la fois parce que des options thérapeutiques médicamenteux sont souvent tentés en premier instance, comme dans la maladie de Parkinson, mais surtout parce que cette technique nécessite une opération lourde afin de mettre en place une électrode dans le cerveau du patient. Cette électrode est connectée à une sorte de pile implantée sous la peau permettant ainsi de stimuler la région cérébrale au bout de l’électrode. Enfin, j’aimerais mentionner une technique encore expérimentale, à mi-chemin entre l’implant cochléaire et la stimulation cérébrale profonde en termes de mis en place, à savoir la stimulation du nerf vague. Le nerf vague est le nerf qui relie la plupart des viscères, des poumons jusqu’aux intestins, au cerveau. La recherche fondamentale a montré il y a maintenant une vingtaine d’années que la stimulation de ce nerf a des effets anti-inflammatoires dans les tissus périphériques.  Cette découverte a mené à un essai clinique de la stimulation vagale comme traitement possible de l’arthrite rhumatoïde, maladie invalidante caractérisée par l’inflammation des articulations. Dans ce cas, la pile servant de stimulateur est également placée sous la peau mais connectée à une électrode placée au tour du nerf vague au niveau du cou.

Parmi ces implants ciblant le système nerveux périphérique ou central, l’implant cochléaire ne semble pas poser problème en termes de changements du corps propre et naturel. Au contraire, il est même souhaitable que l’implant cochléaire contribue à ce que le porteur ressente à nouveau son corps comme étant naturel dans le sens tel qu’il l’a vécu dans le passé. Bien qu’à ce point il ne soit pas clair jusqu’à quel point le corps vécu est altéré, la stimulation cérébrale profonde peut mener à d’importantes modifications de soi, et notamment de la personnalité. En effet, il y a le cas d’un patient de 62 ans atteint de la maladie de Parkinson qui, suite à la stimulation cérébrale profonde, a acheté plusieurs voitures et maisons qu’il ne pouvait pas payer, s’est engagé dans une relation avec une femme mariée et a agressé sexuellement plusieurs infirmières. La seule façon de faire cesser ces comportements déviants du patient porteur d’une électrode implantée dans le cerveau était d’interrompre la stimulation. Ainsi, si, dans l’ensemble, la stimulation vagale ou cérébrale profonde semble apporter un bénéfice pour le traitement de l’arthrite et la maladie de Parkinson, il y a tout de même parmi les effets secondaires démontrés des modifications du corps vécu et de la personnalité.

Une autre classe de corps artificiels pour lesquels il est même souhaité qu’ils contribuent à changer le corps vécu sont les prothèses dites ‘intelligentes’, car reliées d’une manière ou un autre au système nerveux d’un patient ayant perdu l’usage d’un ou plusieurs membres. En avril 2004, le feu vert a été donné pour un essai clinique dans lequel des puces électroniques sont implantées dans le cortex cérébral, dit moteur, de patients paralysés avec le but d’utiliser ces signaux cérébraux pour piloter un fauteuil roulant et à terme les muscles des membres paralysés (Hansson, Implant ethics, J. Med. Ethics, 2005, p. 520 ; Schermer, The Mind and the Machine. On the Conceptual and Moral Implications of Brain-Machine Interaction, Nanoethics, 2009, p. 218). Les expériences relatées par des patients, qui suite à la perte d’un membre sont porteurs de prothèses avancées, mais n’impliquant pas l’implantation de puces électroniques dans le cerveau, montrent que les corps artificiels que sont les prothèses sont rapidement inclus dans le schéma corporel et sont ressentis comme faisant partie de leurs corps propre

Conclusion  

Au bout de cette petite excursion sélective dans les idées sur les relations entre corps et cerveau, deux conclusions semblent se dégager. La première est que le cerveau fait partie du corps et est nécessaire pour le sentiment du corps propre et l’expression des émotions par le corps. La deuxième conclusion est que des implants stimulant le système nerveux peuvent effectivement modifier les sensations corporelles, changer les émotions et altérer les prises de décision et la personnalité.

Troisième intervention :

  • M. D. Nadalié, Président du Comité Régional Handisport de la Nouvelle Aquitaine, « La technologie au service du handicap ».

M. D. Nadalié nous a montré comment la technologie a notablement amélioré, pour les personnes en situation de handicap, les conditions de pratique sportive, en termes de sécurité, d’accessibilité, de performances et d’agrément

Victime d’un accident de moto il y a plus de 20 ans, à la suite duquel il est  privé de l’usage de ses membres inférieurs, il dresse un panorama des progrès de la technologie  au service du handicap.

Un effort de recherche important permet l’introduction de matériaux plus performants

Les années 70-80 voient l’introduction de nouveaux matériaux qui vont faire progresser les dispositifs destinés aux handicapés.  Pendant cette période, un grand nombre de soldats revenus du Vietnam ont subi des amputations et doivent être appareillés. La recherche sur les matériaux est intensifiée, et l’aluminium, le carbone et le titane vont permettre des progrès importants, notamment diminuer le poids des fauteuils d’environ 15 kilos. Des prothèses comme les lames en carbone ne pèsent plus que de 700 g à 1,2 kg.

Essor dans le sport handicapé du basket et de l’athlétisme

Basket et athlétisme sont les premiers sports investis par les sportifs handicapés. De nouvelles pratiques, des règles sportives adaptées et surtout un matériel plus performant vont leur permettre de vivre leur passion.

Des fauteuils à la sécurité renforcée, éventuellement sur mesure, sont mis au point : un fauteuil de basket qui pesait autrefois 20 kg ne pèse plus que 8 kg. Certains  fauteuils d’athlétisme actuels pèsent 3 kg, ils ont maintenant 2 roues. De tels efforts ont contribué à diviser par deux en 30 ans le record au marathon.

En athlétisme, Jarryd Wallace, amputé d’une jambe, court le 100 mètres en 10,71 (Usain Bolt détient le record du monde avec 9,58). Oscar Pistorius se qualifie  aux Jeux Olympiques de Londres aux côtés de sportifs valides.

Il faut noter que ces progrès technologiques entraînent  une hausse significative des prix. Une lame carbone adaptée à la course coûte environ 10 000 euros.

D’autres sports de loisir désormais accessibles aux handicapés

Le rugby s’ouvre aux handicapés grâce à des fauteuils adaptés aux chocs avec des fauteuils attaquants et défenseurs.

Le hand bike permet à d’anciens cyclistes de refaire du vélo.

Des prothèses permettent de faire du skate, du ski ou du snow-board et s’adaptent à la morphologie du sportif.

En résumé de nombreux sports sont désormais accesssibles aux sportifs handicapés, en compétition comme en activité de loisir. Il est nécessaire que les utilisateurs aient une très bonne maitrise de leur matériel qui, du fait de son  encombrement et son poids, pourrait faire courir un danger aux autres adeptes en cas de perte de contrôle.

Perspectives

D’autres progrès sont encore possibles. Les imprimantes 3D permettent d’envisager une baisse des coûts, de nouvelles applications sur smartphone apparaissent, par exemple pour faciliter l’orientation des mal voyants. Cependant, il semble qu’on arrive maintenant à un palier, une sorte de butée technologique.

Surgit une question d’éthique sportive : jusqu’à quel point peut-on accepter que la technologie  supplée  le handicap physique ? Les sportifs valides sont-ils prêts à se laisser dépasser par des sportifs handicapés équipés de prothèses ? Mr Nadalié indique clairement ses réticences à confronter sportifs et handicapés dans la compétition, pour lui le handisport a davantage sa place dans les loisirs. Les évolutions techniques ne doivent pas se faire au détriment du dépassement physique de soi qui est l’essence de la performance sportive.

Quatrième intervention :

  • M. G. Cokelaere,Professeur d’Histoire au lycée Condorcet, « Le troisième Reich et l’homme nouveau ».

Lien vers la présentation power point

L’HOMME NOUVEAU DANS LE TROISIEME REICH

Le thème de l’Homme nouveau tenait moins de place dans les discours nazis que dans d’autres régimes totalitaires (régime fasciste par exemple) mais c’est présent comme l’atteste l’intervention d’Hitler le 14 septembre 1935 : « Pour que notre peuple ne disparaisse pas sous les symptômes de la dégénérescence de notre temps, nous devons élever un homme nouveau ». Il est évident que le caractère raciste dressait un obstacle important à l’évocation de ce concept. S’intéresser à l’Homme nouveau dans le Troisième Reich, c’est se demander comment le régime nazi a voulu façonner un Allemand obéissant à des critères physiques et moraux prédéfinis et sculptés par tout un système totalitaire.

I) UNE VOLONTE AFFIRMEE DE CONCEVOIR UN HOMME NOUVEAU :

A.        UNE VOLONTE D’ELEVAGE… :

Le 7 septembre 1937, Hitler lance : « Où y a-t-il de meilleurs hommes que ceux que l’on peut voir ici ? C’est vraiment la renaissance d’une nation obtenue par l’élevage délibéré d’un homme nouveau ». De la même manière, Goebbels répétait souvent : « L’homme d’Etat est un artiste. Pour lui le peuple n’est rien d’autre que ce qu’est la pierre pour le sculpteur ». Dans cette métaphore du führer artiste, sculpteur de la nation et du type idéal, se lisait la destruction de l’autre pour que, du bloc informe de la masse, pût surgir la belle forme d’un peuple enfin « nouveau » parce que « racialement homogène ».

L’Homme nouveau est un concept qui a pris place assez difficilement au sein de l’Allemagne nazie. En effet, cette conception s’est retrouvée en tension entre l’exaltation d’un passé racial mythique et la volonté de transformer le présent par l’action politique.

B.        … QUI SE CONFRONTE AUX IDEES RACISTES DE LA DOCTRINE NAZIE

L’homme nouveau nazi est le produit de deux conceptions incompatibles du temps : l’histoire linéaire du salut dans la religion chrétienne et cycliquement voué à l’éternel retour de la nature. À cela s’ajoutait une double conception de la race : une conception essentialiste et une conception évolutionniste.

La conception essentialiste postulait la pureté primitive de la race aryenne dont la dégénérescence consécutive au mélange des sangs devait être stoppée. Face à cette conception, l’homme nouveau est vu comme un homme du renouveau, un homme de la régénération physique et morale.

La seconde conception est évolutionniste, fondée sur la génétique. Cette conception considère que dans chaque race l’important n’est pas l’être mais le devenir car les races n’étaient pas des unités statiques mais des stades dans un processus et donc l’Homme nouveau devait faire l’objet d’une conception rationnelle.

Les Nazis ont oscillé entre ces deux conception, « novatio » ou « renovatio », construction d’une race à venir ou restauration d’une glorieuse race passée. Pour Hannah ARENDT, l’homme nouveau est le « sujet idéal du règne totalitaire, l’homme pour qui la distinction entre fait et fiction n’existe plus ».

Pour autant, il y a bien chez les Nazis la réalité d’une volonté de changement profond de l’Homme. Mais, en raison de son racisme, le nazisme ne pouvait penser à construire un Homme nouveau au sens plein du terme comme pouvaient le penser les communistes, à la même époque, dans leur volonté de monde intégralement neuf. Les Nazis admettaient l’idée d’un changement mais pas totalement, sous l’angle d’un progrès par rapport à la période de décadence antérieure. Dans cette optique, un ensemble de mesures de rectification et régénération ont été prises : des mesures d’ordres à la fois biologique et éducative.

II) LES TRAITS, LES CARACTERISTIQUES DE L’HOMME NOUVEAU :

Dans la mesure où ils ont conçu un encadrement et une éducation des masses, le régime nazi a dû en parallèle imaginer un Homme nouveau, un idéal type d’individu, fût-il appelé à ne compter que comme simple unité dans l’entité plurielle du corps social. La propagande nazie ne put inculquer l’idée sans vouloir l’incarner, sans lui donner corps (sans mauvais jeu de mots…) et sans définir les qualités spirituelles de celui qui la portait. Pour représenter l’avenir, pour l’incarner, le régime nazi devait obligatoirement faire un détour par l’Homme, passage obligé en dépit d’une lecture de l’Histoire pensée en termes de nation, de race ou de communauté.

La quête de l’Homme nouveau ne donna pas seulement lieu à la recherche de modèles passés ou présents. Ce fut tout un travail d’élaboration doctrinale visant à définir un prototype d’individu parfait moyennant l’inventaire de ses qualités physiques et morales.

Dans le programme du NSDAP de 1920 est évoquée l’obligation nationale du travail créateur : « La première obligation de chaque citoyen est de créer, par l’esprit et par le corps ». En caricaturant, on assistait à une volonté de valoriser le corps et le muscle contre l’intellect, le caractère contre l’accumulation de connaissances : les principales vertus requises dans cette société nazie étaient la décision, la volonté, la dureté, l’esprit de combat, la loyauté et l’abnégation totale.

A.        LES QUALITES MORALES :

Dans les Origines du totalitarisme, Hannah ARENDT a évoqué cet Homme nouveau dans sa comparaison des régimes fasciste et communiste de l’Entre-deux-Guerres. Par rapport à la problématique « seul avec tous », il est intéressant d’évoquer cet « homme de masse européen », isolé, atomisé, privé de tout lien social : pour elle, c’est parce que ces hommes étaient « seuls avec tous » qu’ils ont été la clientèle privilégiée des régimes fascistes et particulièrement du régime nazi. Ce qu’elle appelle « l’homme de masse européen », c’est cet homme qui s’est retrouvé isolé par la disparition des cadres traditionnels de la société allemande. Ces cadres traditionnels ayant disparu ont été remplacés par des masses informes que les régimes totalitaires ont entrepris de modeler en créant « l’Un à partir du multiple ».

Dans le régime nazi idéalisé par ses dirigeants, « tous les hommes sont devenus Un Homme » (Hannah ARENDT, Le système totalitaire, 1972). L’une des caractéristiques majeures du régime nazi est sa violence. En mettant l’accent sur la violence qu’ils imposaient à la qualité de l’homme nouveau, Hannah ARENDT a pointé l’une des caractéristiques majeures de ce régime : la condamnation de l’individualisme au profit d’entités collectives comme la nation, la race ou l’organisation politique. L’Homme nouveau que l’Etat voulait engendrer par l’image était compris comme étant un être collectif : dans cette société nouvelle, chacun devait être arraché à lui-même pour appartenir tout entier à la communauté du peuple, l’intérêt général passant avant l’intérêt particulier.

Partout le jeune Allemand voyait cette maxime qui devait devenir loi : « Tu n’es rien, ton peuple est tout ». Toute cette éducation était vouée à gommer des siècles de principes et de comportements humanistes inculqués par les civilisations chrétiennes et libérales : le régime nazi se dotait ainsi d’instruments (les hommes) nécessaires à la violence totalitaire et au consentement de chaque individu pour la masse, « seuls avec tous ». Le jeune Allemand ne connaissait plus d’autre volonté que celle du chef et d’autre principe que la préservation de sa race y compris par l’utilisation de la violence extrême.

J’ai alors évoqué le « bachelier de 1934 » qui est traité dans la partie sur l’éducation.

B.        LES QUALITES PHYSIQUES :

Un des événements fondateurs du concept de l’Homme nouveau est la Grande Guerre dont les combattants sont exploités par la propagande fasciste de l’entre-deux-guerres comme des surhommes, des figures tutélaires. L’épreuve de la conquête du pouvoir peut régénérer des hommes qui ne sont pas toujours neufs. Cet Homme nouveau est aussi l’expression d’un eugénisme diffus et d’une volonté d’amélioration physique.

C’est ce que démontre l’analyse du bas-relief. Cette œuvre illustre les principes aryens développés par Hitler : esthétique du corps sain de l’homme nouveau qui s’inspire de l’héritage grec antique.  Le personnage représente un homme grand, musclé et nu, athlétique portant seulement une cape autour du cou. Il est en mouvement, gravissant des marches. Son attitude est déterminée et il porte tous les attributs de la virilité guerrière nazie : musculature surdéveloppée, port de l’arme, visage implacable de détermination au combat. Cette exaltation de la force et de la « race supérieure », les Aryens est symbolique de l’époque.

Hitler a lui-même brossé le portrait de l’Homme qu’il voulait créer : « un jeune Allemand rapide comme le lévrier, endurant comme le cuit et dur comme l’acier ». La propagande de la HitlerJugend utilisait de type de comparaison symbolisant bien le déni d’humanisme et le rejet des Lumières qui étaient le fondement du nazisme. Le lévrier et l’acier, ce sont la nature animale et la technique qui symbolisent l’écartèlement entre les deux pôles opposés qui définissent l’homme nouveau nazi.

Mais la glorification des corps dans l’Allemagne nazie était aussi un moyen de rappeler l’importance primordiale des déterminations biologiques pour une idéologie « qui avait une philosophie du vivant et non de l’humain ».

Il y a une place très importante de la valorisation des corps en mouvement : c’était le moyen de répondre à la difficile représentation de l’Homme régénéré. Il y a une volonté de se dégager de l’emprise du vieil homme et de le remplacer par un homme neuf viril au corps modelé de guerrier. Les individus valorisés sont d’abord les combattants mais aussi les producteurs. Le sportif, l’athlète dont la valorisation est omniprésente sont célébrés pour le combat qu’ils se livraient contre eux-mêmes, pour la performance et au service de la collectivité.

Le chef nazi ne se donnait pas pour l’incarnation ou la préfiguration de l’homme nouveau alors que c’est plus présent chez Mussolini par exemple. L’Homme nouveau est une figure collective dans le régime nazi alors que le chef était une figure d’exception.

Hitler n’avait pas de femme et pas d’enfant et il ne se représentait pas non plus en athlète ou en force de nature comme pouvait le faire Mussolini afin de mettre son corps en valeur. Chez les fascistes, la volonté de refaire un corps à la société est manifeste, un corps musclé, productif et reproductif, prêt au combat. Hitler ne faisait visiblement pas l’affaire et ne chercha d’ailleurs jamais à la faire…

Dans Olympia (Les Dieux du stade), on constate un lien avec l’Antiquité grecque par la statuaire parfaite d’éphèbe et déesses filmées dans un clair-obscur qui fait ressortir la grâce, la puissance et la beauté des traits, dans la lignée parfaite de la conception idéale de la race aryenne. La caméra s’attarde sur ces statues puis les incarnent progressivement à travers les jeunes sportifs allemands. Ces athlètes aux corps parfaits illustrent le surhomme qui se met en place sous les yeux des spectateurs. Le corps physique ne fait plus qu’un avec le corps de la nation, le surhomme est physiquement parfait et totalement intégré à la masse disciplinée. Les corps sont devenus des machines au service de la victoire d’une idéologie. Le film robotise le sportif aryen et distille le sentiment de la supériorité raciale.

L’opposition unicité/foule se constate notamment dans l’opposition unicité du sportif/Hitler par rapport à la foule du stade.

III) LES INSTRUMENTS DE LA CONSTRUCTION DE L’HOMME NOUVEAU NAZI :

A.        L’EDUCATION :

Cet Homme nouveau a fait l’objet de multiples représentations iconographiques mais aussi romanesques ou éducatives qui sont bien sûr à indexer au registre de la propagande.

 Des mesures éducatives. Afin de créer des comportements idoines dans la nouvelle société allemande, les Nazis ont mis en place une série d’institutions qui ont renforcé la vision de l’Homme nouveau allemand comme une unité de base au sein d’une masse. Afin de modeler cet Homme nouveau, les Nazis se sont particulièrement appuyés sur l’École et le parti.

« Nous avons entrepris d’éduquer ce peuple de façon nouvelle, de lui donner une éducation qui débute avec la jeunesse pour ne jamais finir. Dans l’avenir, le jeune homme passera d’une école à l’autre. Cela commencera avec l’enfant pour finir avec le vieux combattant du mouvement. Personne ne doit pouvoir dire qu’il y aura un temps où il sera laissé à lui-même ».

Cette éducation nazie est symbolisée par ce texte intitulé « le bachelier de 1934 » édité dans la presse des jeunesses hitlériennes en 1934. Il aurait été écrit par le premier diplômé sorti de la nouvelle école du Troisième Reich : « Le jugement du niveau des lycéens omettait de prendre deux points en considération : le niveau spirituel et le niveau moral. On évaluait l’élève dans la répétition des connaissances du professeur, le bachelier quittait l’école sans avoir acquis une personnalité. Le bachelier de 1934 est un autre homme, un homme nouveau. La personnalité de l’élève est placée au-dessus de toutes les connaissances scolaires. La vie ne demande pas de bonnes notes en Latin ou en Grec mais nécessite l’énergie et le courage. Il doit être un homme. Dans un corps sain, un caractère trempé.

L’intermédiaire de la vraie connaissance est le professeur qui éduque et apprend que patrie, race, sang, sol, honneur et liberté ne sont pas des concepts creux. Quand la fin de l’année arrive, le bachelier part pour accomplir son dernier, son plus grand, son plus honorable devoir : servir l’Allemagne, où que cela soit. Sur lui, l’Allemagne peut espérer et bâtir, car il est un homme entier, un Allemand. »

Hannah Arendt a montré cela aussi par sa théorie de la banalité du mal. L’individu devient le produit de cet effort organisé et durable qui en fait une unité standardisée et normée à grande échelle au cours de cette ère de la production de masse.

B.        L’IMAGE :

Pour Eric MICHAUD, historien, « les images des corps sont des führers qui guident le peule dans le choix de ses objets sexuels ». Dans cette optique, les nazis ont produit énormément d’images emplissant les espaces publics et privés, l’école était partout comme le prônait le Reichsführer.

En Allemagne certains artistes fuient le régime nazi, d’autres se mettent au service de ce régime, leurs carrières d’artistes sont facilitées par l’adhésion au régime et par l’acceptation plus ou moins contrainte de ses commandes comme Leni Riefenstahl, Arno Breker ou le peintre et théoricien Wolgang Willrich. Ce dernier a clairement expliqué le rôle de cette image directrice : « la doctrine raciale s’efforce de créer, par la sélection des meilleurs sur le plan de l’hérédité se soumettant librement à l’élevage de la race, la nouvelle noblesse allemande qui guide exemplairement le peuple dans l’espèce et dans l’action par sa volonté supérieure et son exemple valeureux. Eveiller le désir nostalgique du peuple allemand à l’égard d’une telle noblesse, poser clairement et graver en lui de façon contraignante le beau et le sublime, non pas simplement comme le privilège de dieux auxquels on ne peut croire, mais comme une possibilité humaine et comme le but ultime de la régénérescence… quelle tâche sublime pour l’art ! ».

C’est aussi grâce à la photographie, aux affiches ou à la sculpture que les Nazis ont diffusé les canons de beauté de leur Homme nouveau. C’est le cas par exemple avec le bas-relief géant d’Arno Breker intitulé : « le Protecteur » ou également « le garde » réalisé en 1940.

Cette œuvre faisait partie du grand projet « Germania », la nouvelle capitale du Reich désirée par Hitler et pensée par Albert Speer. Projet conçu par A. Speer afin de transformer l’urbanisme et l’architecture de Berlin et d’en faire une capitale mondiale.

C’est une œuvre de commande, le bas-relief géant devait orner cette nouvelle capitale et prendre place sur l’axe Nord-Sud du nouveau Berlin. Mais il ne fut jamais monté sur l’axe.

Pour diffuser l’image de l’Homme nouveau, les Nazis ont privilégié le cinéma comme l’a montré l’historien Marc Ferro. C’était le vecteur essentiel de la transmission de l’idéologie national-socialiste. Pour Joseph GOEBBELS, «toute propagande doit être populaire et placer son niveau spirituel dans la limite des facultés d’assimilation du plus borné parmi ceux auxquels elle doit s’adresser. » L’image cinématographique demande en effet un faible investissement intellectuel et est donc directement accessible au plus grand nombre. Elle devint alors l’alliée objective du pouvoir totalitaire. 

C’est à travers le documentaire que le cinéma nazi a atteint une sorte de perfection propagandiste. Dans Le triomphe de la volonté, la séquence des discours des hauts dignitaires illustre la volonté de construire une certaine image du national-socialisme : il n’y avait que deux motifs présents à l’image, Hitler et le peuple. Le film est construit comme une opposition binaire entre la masse déshumanisée et l’individu, le chef incarnant à lui seul l’humanisation de la masse. Leni Riefenstahl veut y montrer le transfert de la volonté de tout un peuple sur un seul homme. Ce culte de la personnalité est renforcé par la façon de filmer avec Hitler en contre-plongée et la masse en position de servitude grâce à la contre-plongée. Il y a vraiment une dualité qui s’inscrit dans chaque plan entre l’unicité du pouvoir et la masse soumise et ordonnée. Certains plans sont symboliques, annihilant toute humanité dans l’écrasement.

Cette place accordée à l’art justifiait son contrôle par l’Etat mais aussi l’organisation dès avril 1933 d’exposition contre l’art dégénéré, Hitler affirmant que « la Kultur rétrograderait si elle était laissée aux mains des éléments décadents ou étrangers à la race ».

Ces « bonnes images » ont été largement diffusés et exposées dans les bâtiments des Lebensborn (https://www.dailymotion.com/video/x297cbk), associations de l’Allemagne nationale-socialiste, patronnée par l’État et gérée par la SS, dont le but était d’accélérer la création et le développement d’une race aryenne parfaitement pure et dominante…

L’Etat nazi a défini ce type, ce corps dont l’imitation systématiquement rationalisée devait assurer la production d’un homme nouveau. Ce travail de définition d’une image idéale (dont les stéréotypes sont bien connus) a précédé et accompagné l’entreprise de purification du corps du peuple dans le sens de tous.

C.        DES MESURES BIOLOGIQUES :

Il y a eu croisement de deux courants de pensée : l’hygiène raciale (assainir biologiquement la société en empêchant la reproduction des « tarés » et en favorisant celle des plus sains racialement) et l’utopie raciale (faire prédominer par une sélection rigoureuse et de longue haleine des traits caractéristiques du type nordique).

 Dans le cadre de l’hygiène raciale, les nazis ont opéré à une lutte contre ceux qui attentaient à l’impératif de reproduction comme :

– les homosexuels ;

– les Allemands atteints de maladies héréditaires qui ont été victimes de stérilisations ;

– les Allemands ayant du sang africain : on estime qu’environ 400 000 personnes furent stérilisées dans le cadre du programme Rheinlandbastarde entre 1933 et 1945 (enfants issus de l’union de mères allemandes et de soldats noirs pendant l’occupation de la Ruhr par l’armée française).

– les Allemands victimes de handicaps physiques ou de maladies mentales

Au cours de la guerre, les Nazis ont amplifié leur guerre d’anéantissement par la stérilisation des Slaves puis l’extermination des Juifs et des Tziganes.

Cette volonté d’amélioration de la valeur et de la force raciales a aussi été menée des mesures comme la pratique du sport et ou des mesures natalistes. Le Lebensborn était ainsi une association de l’Allemagne nationale-socialiste, patronnée par l’État et gérée par la SS, dont le but était d’accélérer la création et le développement d’une race aryenne parfaitement pure et dominante. L’objectif affiché du Lebensborn était de permettre à des femmes, mariées ou célibataires, de « race pure » (selon le régime), de donner naissance à des enfants dont les pères appartenaient à l’élite raciale, notamment des membres de la SS.

CONCLUSION GENERALE :

À l’aube du troisième millénaire, l’avenir de l’humanisme évolutionniste pose question. Pendant soixante ans, après la fin de la guerre contre Hitler, il a été tabou de lier l’humanisme à l’évolution et de prôner des méthodes biologiques pour élever l’homme au rang de surhomme. Aujourd’hui cependant, ces projets sont de nouveau en vogue, beaucoup envisageant d’utiliser notre connaissance croissante de la biologie humaine pour créer des surhommes…

Cinquième intervention

  • Mme C. Rosoor, Directrice Adjointe en charge des Musiques au Conservatoire de Bordeaux, « L’artiste musicien : de son apprentissage à sa place sur scène ».

Elle nous rappelle que le Conservatoire est dédié à la formation de tous les musiciens de musique classique.

Apprendre à « être sur scène »

Un artiste qui se présente sur scène ne peut pas revenir en arrière une fois sa prestation commencée, c’est pourquoi il doit être prêt à « 150 % ».  Il lui est donc nécessaire de se préparer seul pendant très longtemps avant d’accéder au temps du spectacle, difficile en raison du trac notamment mais aussi grisant voire adictif.

Deux vidéos de « temps sur scène » nous permettent de mesurer la différence entre les prestations :

  • la vidéo de Queen, et son chanteur enflammé  à Wembley dans une foule et un volume sonore inouis,
  • la vidéo Table music de Thierry de Mey, où 3musiciens à la posture très zen délivrent une musique au volume sonore très doux et dans une atmosphère très intime

L’apprentissage du jeune musicien

Les débuts des musiciens classiques ont généralement lieu entre 7 et 10 ans sous forme d’une pratique individuelle : le cours hebdomadaire de 30 minutes. Or il est difficile pour l’enfant de cet âge d’organiser sa pratique entre 2 cours de 30 minutes  par semaine.

Le Conservatoire a réfléchi et répondu à cette difficulté en organisant un nouveau cursus : les enfants commencent désormais par l’orchestre, 3 fois par semaine. On s’est donc tourné vers  une pratique  collective plutôt qu’individuelle qui va renforcer le sens du collectif.

Soliste et tuttiste

En musique classique, on parle de musicien soliste et tuttiste (de l’italien soli, seul et tutti, tous) selon qu’il joue seul ou dans l’orchestre.

2 vidéos nous permettent de confronter l’esprit de ces 2 pratiques :

– Gautier Capuçon dans « Le signe » de Saint Sens, œuvre mythique pour violonceliste, où le musicien est donné à voir dans une mise en scène grandiloquente.

– Lang Lang, pianiste de renommée internationale, dans « La campanella » de Liszt dans une sobriété de jeu.

L’orchestre est le lieu où se retrouvent solistes et tuttistes : chacun y joue sa partition et chacun y exerce sa responsabilité seul face à l’ensemble.

A nous de jouer, Une  chorégraphie…

Mme Rosoor invite ensuite le public de la salle de participer à une chorégraphie simple. Tous les participants se prêtent volontiers à l’exercice. Elle demande ensuite 2 volontaires pour exécuter  la même chorégraphie…. personne ne se propose. La démonstration est faite de la difficulté à se présenter seul devant les autres.

…. Et quelques vidéos

Elle nous fait ensuite suivre à l’écran la partition d’un orchestre : Tchaikovsky, Concerto pour violon. Opus 35. Julia Fischer soliste. Puis elle nous permet de voir jouer l’orchestre et la soliste à l’image.

Une video américaine, Stomp Out Loud, montre un groupe de percusionnistes de rue dont l’instrument musical est un ballon. Le résultat millimétré nous fait comprendre combien de temps de travail individuel puis de travail collectif ont été nécessaires pour arriver à une telle précision.

Pour conclure, une autre vidéo  illuvastrer le « Seuls avec tous », il s’agit d’un flashmob à Nüremberg. Seule, sur fond de la façade de la cathédrale de Nüremberg, une très jeune flutiste joue les premières notes du dernier mouvement de l’Ode à la Joie, auquel répond un contrebassiste qui se tient face à elle. Il s’en dégage une très forte émotion. Petit à petit viennent s’agréger à eux de plus en plus de musiciens jusqu’à constituer un orchestre qui continue la partition. Le public par son adhésion joue aussi un rôle important. Cet extrait nous permet de méditer sur la fragilité du soliste (mas aussi sa force) et la puissance du collectif.

Sixième intervention :

  • M. L. Valéra, Artiste plasticien de MC2a , « À propos de We are walkers (2018 – vidéo) »
  • Durée 5min52s
  • Vidéo réalisée avec un smartphone dans les rues du centre ville de Johannesburg.
  • Vidéo à visionner sur son smartphone en marchant et en suivant les instructions de directions.
  • Laurent Valera expose le cadre dans lequel il a réalisé la vidéo « We are walkers ». En 2018, il est en résidence d’artiste à Johannesburg, en Afrique du Sud. Le centre artistique dans lequel il travaille est l’atelier de la August House, il se situe en plein centre de la ville, dans le quartier de Doornfontein. Ce quartier est réputé très difficile. Il y est très fortement recommandé, pour des blancs ou pour quiconque arborant quelques signes de richesses, de ne pas y circuler à pieds. Même en voiture ce quartier est évité par les habitants de Johannesburg. Les taxis et les ubers… s’y rendent à reculons quand on les commande. D’ailleurs c’est l’unique façon de rentrer ou sortir de chez lui ici : le uber le déposant devant la porte ou l’y récupérant. Parfois ce trajet en uber n’est que pour quelques centaines de mètres afin d’être déposé dans un quartier (qui se limite à un ou deux pâtés de maisons) ou une rue sécurisé(e) (safe). C’est ainsi ici, la marche à pieds lui est complètement contrainte voire impossible !
  •  
  • Cette contrainte l’a amené à se poser beaucoup de questions sur lui, sur cette ville et ses habitants. Il y voit une contrainte à la rencontre et à l’échange, à la découverte et au partage. Pour lui, ce non possible en engendre beaucoup d’autres. Il a le sentiment que la frontière blanc-noir est maintenue par cette non possibilité d’accès à un besoin et un droit élémentaire : marcher. Comment construire ensemble quand l’on ne peut pas marcher ensemble !?
  • Que peut alors faire l’artiste plasticien attaché à la rencontre, au vivre ensemble, à la déambulation libre dans l’espace ? Quelle trace de cette expérience laisser ? Une vidéo.  Laurent Valera tourne sa vidéo lors d’une marche sur 436 mètres dans des rues de Johannesburg. Il filme son ombre projetée avec son téléphone portable puis travaille l’image en ajoutant des noms de rue, de place fictifs qui font allusion à la rencontre, au vivre ensemble : good morning street, discussion place, etc
  • Un travail artistique qui interroge la place de l’individu, le rôle de l’artiste dans cette société. Il nous interpelle aussi sur un objet culte de notre modernité, le smartphone, objet qui est censé établir un contact avec autrui et qui, détourné de son usage premier, sert parfois à nous isoler ou à entretenir une relation narcissique avec nous-même via les selfies.